11.03.2021

On essaie
encore et encore
on tente
de dessiner quelque chose.
dans le quotidien plat, plat de nouilles dans lequel on s’emmêle les pinceaux,
plat de nos écrans, zoom, zommette, fantômes, fantômette,
j’aimais bien les méchants de fantômette, tiens quand j’y pense, enfant.
Je me planquais derrière la boite à pain attendant que le jour se lève, qu’ils ne me voient pas qu’ils ne m’entendent pas respirer, je filais à l’école en détallant comme un lapin. Et là, j’apprenais, tout. Après, je rêvais d’autres paysages.
Rêver, on ne fait que cela.
Rêver, et tenter.
Difficile de les partager, hein, depuis une année.
Nos rêves confinés dans nos corps.
Il reste un espace, celui de nos regards.
Je les fouille, je les guette, je les cherche, ces yeux qui diraient quelque chose de ce que nous sommes.
Depuis quand n’ai-je pas croisé de regards d’enfants, sauf ceux des miens ?
Même une soirée pyjama frise l’illicite.
Depuis quand n’ai-je pas sué sur une scène ?
Rincée, épuisée, mais heureuse.
On a oublié, on est en train d’oublier, c’était quoi ça, ce moment-là, de la métaphore en pleine poire, du beau, du fou, du risqué, du souffle coupé, du cœur qui bat, du plein de ça.
On attend, sagement, que ça passe.
Sagement.
Tu parles.
Evidemment on n’a pas pu s’empêcher d’en inventer des échappées.
Comme des roulis, tu vois.
Comme quand enfant, tu n’arrives pas à rejoindre le rivage, et que tu te prends des roulis de vague, bouffant le sable, râpant les genoux raclant la tête. Mais tu t’en fous. Au moins y’a du mouvement.
On creuse,
On cherche les interstices,
On est des crucifères.
On se faufile, dans les classes,
On joue pour « l’enfance et la jeunesse », comme ils disent au ministère. Ouaich, celui-là, du ministère, on n’en parlera même pas. Zoom zommette, fantôme. Je garde fantômette.
Vas-y, creuse encore, emmène, envole, décolle-moi tout ce beau monde de la platitude de la réalité,
fais-toi, fais-les basculer dans le langage, dans les paysages, fais-vous basculer de l’autre côté.
Voilà à quoi on se risque.
Evidemment, ça résiste.
C’est pas une raison.
On s’obstine. A chercher le bon endroit, d’où ça parle. On bosse à ça. A cette rencontre-là.
Parce que nous sommes des êtres de langage, brèche possible, échappée envisageable,
« madame, comment vous faites ça ? » dit un ado au Mans l’autre jour.
Il cherche à comprendre par où ça passe, ma journée est gagnée, rien qu’avec cette phrase.
Il cherche. C’est lui qui cherche, qui ouvre une brèche contre l’inertie le tout-cuit de prêt à penser.
Tu ressors, lessivée de conjuguer la métaphore en pleine réalité, les murs blancs, les petits bancs, les sonneries du collège.
Tu tricotes, au moment même où tu joues, dans ce lieu, tu négocies chaque virage, suspendre la réalité au bord des mots du texte. Ça ne tient à presque rien. Capteurs ouverts à tous vents, tu tiens la ligne de l’écriture. Et les regards. Tu les vois bien, là. Enfin.
Tu marches dans la ville, tu sens que c’est de l’ordre du nécessaire, de l’humain, de la rencontre.
Eux, nous, le texte.
Quelque chose passe, tu espères.
C’est à cela que tu emploies tes journées et celles de ton équipe.
Parce que c’est notre métier, nos envies, nos possibles.
Que c’est un bout de cela qui nous tient en vie.
Annabelle Sergent/Cie LOBA – 11 mars 2021 – tu vas rejoindre le mouvement d’occupation des théâtres, nos boites noires, nos imaginaires, nos lieux de travail. Aussi et surtout.