Lettre ouverte d’une artiste confinée / Avril 2020

Aux présences dans le vent,

Le terreau de vies brûlées. Laisser faire rester éveillée flottante précise aux aguets laisser glisser. Passer d’un lieu de confinement à un autre chaque matin rendez-vous avec les corbeaux du parc, leur envol trace des lignes au-dessus des toits, premier regard vers l’horizon. Fractionné versus continuum. C’est toujours ce second que j’ai préféré. Les infimes variations dans le même, les espaces et creux qui se révèlent. Peu. Et beaucoup en même temps. Beaucoup d’appels, de liens professionnels et humains, se soucier des autres celles et ceux qui veillent parce que c’est la veille qui nous relie au vivant. Des dates des chiffres des tableurs excels mais nous le sentons, derrière cela, des rêves auxquels nous tenons des imaginaires qui palpitent des envies. Des textes, une ouverture, là. Un sillon. L’ossature de la structure, devant nos yeux. Du peu. Du peu de temps aussi entre ces choses, et les enfants. Ranger trier sortir du fond des placards la pyrogravure de l’enfance, fabriquer une cabane perchée, bêcher, planter, faire et laisser faire. Laver les coussins de ma mère, celle que j’aimerai tant appeler quand on dit penser à ceux qu’on aime, penser à ceux qui sont perdus. Celles et ceux-là aussi. Penser à elles à eux. Aux murs. Lire. Peu. Lire dans la nuit, Claude Régy. A chaque page sentir que oui c’est cela, que ça tend vers cela. Un ouvrage puis un autre. Laisser faire. Regarder des films. Peu. Myazaki avec les enfants. Regarder émerveillée des grandes forces en action. Le firmament et les entrailles de la terre, la brutalité humaine, sa poésie, les animaux fantastiques. On parle. Beaucoup. Et peu. Ecrire « help » aux copines on sent on pressent qu’on peut glisser, que ça peut déboîter. On se le dit. Et on rit. Prendre soin des autres parce que c’est une manière juste de prendre soin de son propre vivant. Râler aussi, ce qu’il faut pour maintenir le feu vivace ; se soutenir ne pas oublier. Se souvenir. Ecrire, rêver, des couches de rêves. Là encore laisser faire, s’en amuser quelquefois, faire des blagues à son inconscient qui nous le renvoie : tiens voilà un rêve plat. Sourire. Tant pis. Recommencer. Je ne sais pas ce qui se joue. C’est dans les entres. Ça se joue dans les entres. Entre parois entre silences entre nous et vous. Ça se joue encore. Alors jouons, ok c’est le labyrinthe, ok le fil est ténu, ok les parois se modifient. Comprendre cela, ces forces-là. Elles sont pourtant redoutables. Il y a 15 ans j’ai fermé les yeux de ma mère, j’étais à ses côtés au moment du passage, la vie qui reflue dans les entres. J’oublierai jamais. Dans la ville, pétillements d’oiseaux et sirènes d’ambulances. Quelquefois les larmes montent. Il y a 15 ans l’air sentait la fleur aussi. Les lettres je les ai toujours adressées aux absent.e.s.

« J’ai toujours travaillé avec cette idée qu’on atteignait des gens au-delà des gens qui sont matériellement là, et cela par l’intermédiaire justement des gens qui sont là. » Claude Régy, La brûlure du monde

Je me rends compte que je n’écris que pour faire trace aux absent.e.s. Avec les vivant.e.s, je ris, je râle, j’hésite, j’aime, je vis. J’aimerai tellement retourner nager, et jouer. Il est 18h30 ce soir c’est crêpes, et sur vos mains, mes enfants, des traces de chocolat.

Annabelle Sergent