Chroniques du déconfinement – à l’initiative de Hélène Soulié et Marine Bachelot Nguyen

Chronique du déconfinement J4.

Chute de tension baisse de régime. Le moteur tourne au ralenti, le tigre s’est fait la malle.

8 semaines sur tous les fronts en simultané. Le travail de la compagnie, les réseaux, les mômes, les copines. Tout à la fois, combiner tous ces corps à la fois. Tu as sauvegardé celui poétique le plus longtemps possible, différé son effacement loin du plateau. Ton corps de directrice de compagnie et ton corps de mère ont pris le relai. Ton corps poétique n’est pas loin, tu as pris soin de conserver quelques repères.

La nuit. La nuit te relie la nuit pense pour toi. Tu t’es habituée aux réveils étranges, à écouter les premières pensées, celles émergeant du tri nocturne. Fugaces mais précises inscrites dans le corps. Tu fais corps avec tes pensées. Épuisant mais riche. Ton travail se situe là, sans doute. Tu captes, tu emmagasines pensées sensations ups and down, cookies au chocolat, c’est là dans ce rien que ça se joue. Le reste, à la surface, tu actives ton cerveau, tente de lire les trajectoires d’un projet de compagnie, ajuste le cap, vérifie que chacun est à bord, des fois tu rates. Ton cahier est noirci de notes. Tu as appris ça. Tu sais le faire, ça. Tu pourrais lâcher, attendre que ça se dessine pour toi. Mais tu n’es pas seule. Alors tu poursuis. Quand tu es au bord, tu écris help. Elles répondent. Les copines. Tu ris, tu râles avec elles, vous élaborez. La nouveauté consiste à imaginer simultanément plusieurs matrices, un futur matriciel. Avoue que c’est compliqué. Avoue que vous flippez. Mais voilà dans ce merdier, une chose est venu se greffer, une petite chose inouïe, que tu ne sais nommer. Elle s’est doucement aménagé une petite place, tu l’as laissée faire. En d’autres temps tu l’aurais débarquée. Et tu n’en reviens pas, où elle t’a emmenée. Vous vous êtes apprivoisées, la chose et toi. Et voilà qu’ils s’agitent et parlent d?confinement Tu sais que la chose et toi n’avez pas terminé, qu’elle t’emmène sur un sentier qui ne supporte pas l’agitation du dessus, qui réclame ton attention, fine. La même attention qu’en création. Alors c’est cela. Nous en serions là : des êtres crucifères ?…

Ce matin au réveil : vague vivante roulant sur elle-même, elle me fait face, se tenant à distance, j’ouvre le capot rouge d’une voiture le tigre saute du moteur et trace une diagonale. Il sort du cadre. Je ne lâche pas des yeux la vague mais c’est le tigre que je suis. Je quitte le cadre. Hier j’ai vu mon ostéopathe, il ressemblait à un poussin sorti d’un œuf, ébouriffé fragile, il y avait tant de pudeur derrière le masque et la visière, ce même regard croisé chez la couturière, je me suis demandée comment nous retournerions dans les théâtres, me suis dit que peut-être ces lieux de théâtre appelleraient que nous y déposions ces choses traversées ; que la notion même de représentation en serait dézinguée. Requestionnée, profondément. J’ai pensé à Gabily, à la Pythie, à ses premières paroles, pénétrant dans son théâtre, dévasté… j’ai pensé encore aux éventuelles similitudes entre petits pois et création, me suis demandée si tout était sur le même plan…

ce soir au seuil d’une journée vécue en condensée, je prends du champ, fais silence dans mon antre… j’attends la nuit.

Chaque jour une femme artiste écrit (pour un futur inclusif, on s’occupe du déconfinement!)