Annabelle Sergent

Annabelle Sergent, dramaturge, metteuse en scène, comédienne

 

Je travaille par cycles.

Ma recherche artistique se déploie non seulement à travers des créations de spectacles, mais également dans le processus de création lui-même. Je ne travaille pas selon un sujet, un thème, mais davantage à l’image de ce que le peintre Pierre Soulages énonce : « C’est ce que je trouve qui m’apprend ce que je cherche ».

Je suis des mouvements profonds, sources du geste de création, avec pour axe en tête : quels récits, quelle langue, quelles poétiques, pour énoncer mon rapport au théâtre et au monde qui l’entoure ? Chaque cycle suit sa propre logique imaginaire et dramaturgique, qui bien souvent trouve écho une fois le cycle créé et reçu par les spectateurs- trices.

Dès mes débuts, je suis entrée en écriture des récits que je jouais, sorte de conteuse-performeuse, signant une esthétique du seule-en-scène plateau nu, jouant du langage, du corps et de l’espace théâtral pour déplier les différents langages pour déplier un récit.

2002 verra les créations de Peaux de femmes, Chuuut !.

2005 la création de Vagabonde, poème chorégraphique.

C’est bien de théâtre-récit dont il s’agit ici. Faire corps avec la langue, jouer avec l’espace comme l’enfance jouerait avec le sable, jusqu’à ce que l’on nomme « imaginaire » prenne forme dans la boite noire de la scène.

Matérialiser l’imaginaire, si je porte une utopie esthétique, elle serait de cet ordre.

Une utopie du sensible, qui donnerait à apparaitre et à disparaitre. Davantage que voir et montrer. Au bout de 20 années de travail, c’est cela qui guide au fond mon geste artistique.

C’est la Trilogie Héroïque des grands contes qui traversent l’enfance co-écrite en partie avec Vincent Loiseau (Kwal) (2007 à 2016) qui développe cette esthétique au fur et à mesure des 3 créations :  Bottes de prince et bigoudis, P.P. les p’tits cailloux,  Le Roi des Rats.

Puis, c’est à court de mots moi-même, et dans la nécessité d’interroger le présent politique social, que je me tourne en 2017 vers des autrices dramatiques contemporaines Catherine Verlaguet puis Magali Mougel, pour écrire le monde en mutation qui se dessine sous nos yeux. C’est ainsi que naît le diptyque « À quoi rêvent les enfants en temps de guerre ? », qui donnera naissance à deux commandes d’écritures pour deux créations en direction des préadolescents avec Waynak (2018, publié aux Editions Lansman) et adolescent-tout public avec Shell Shock (2019, publié aux Editions Espace 34).

Ce travail dans les sujets de la guerre et l’exil, je l’ai mené en immersion artistique en lien avec les partenaires culturels, à la rencontre d’enfants et d’adolescents, de publics primo-arrivants, de reporters de guerre, d’auteurs en exil, de la Croix-Rouge, entre autres. Embarquant les autrices Catherine Verlaguet et Magali Mougel dans cette rencontre entre réalité et fiction, j’ai souhaité que le geste d’écriture soit teinté d’une part de ces rencontres réelles, et d’autre part, interrogées quant à leur endroit d’écriture, en résonnance avec les textes écrits antérieurement sur la guerre et l’exil, adressés à la jeunesse. C’est cet engagement à faire que l’art soit en résonnance avec la réalité, cherchant une utopie artistique dans un monde où le politique n’en offre plus, que j’ai cherché à atteindre.

Le théâtre comme écrin au langage pour exposer tenter de donner à toucher le réel. Les deux créations du diptyque portent la trace de ce travail exigeant, mené durant 4 années ; qui ont fait évoluer mon geste artistique.

C’est grâce à cette exigence dramaturgique et ce travail auprès des autrices, que ARTCENA me propose d’intégrer le Jury des Grands Prix de Littérature Dramatique et Littérature Dramatique Jeunesse à compter de 2022.

En parallèle, je continue d’écrire, une sorte de long poème électrique « D’air et de fracas », et dont l’élaboration donnera lieu, j’espère, à une publication. C’est mon jardin, mon amour du langage, de la forme et de l’intime que je consigne là, loin de la scène.

La scène, je la retrouve en qualité de metteure en scène avec la Trilogie du Ring, fruit d’une collaboration fructueuse avec l’autrice Karin Serres, et adressé au jeune public. De nos longs échanges artistiques, imaginaires et humains, nous décidons de concert d’offrir un monde déplié à l’enfance, en composant cette trilogie, offrant la possibilité au public d’articuler son regard comme un « rubik’s cube » : 3 histoires, 3 points de vue, 3 formes, avec  Bagarre, Titus, Tata Moisie.

Un jeu, un univers à explorer, qui parle pourtant bien de la bagarre, du conflit, à hauteur d’enfance. Et qui parle également de se battre pour ses rêves, et de le placer le combat au bon endroit. C’est la « pirouette » que j’ai trouvé après les 4 années de travail sur la guerre et l’exil.

De la métaphore comme rempart symbolique au réel, pour répondre à cette incessante interrogation sur la violence, l’injustice.

C’est dans le contexte covid que la Trilogie du Ring a été créée, permettant des échanges riches avec Karin Serres, notamment sur la question de la nécessaire poésie et fiction. La pandémie nous a amenées à déployer nos connexions imaginaires, pour proposer une alternative poétique et sensible à la réalité plate et sans horizon. Nos lectures croisées, à la fois « quantiques » et inspirées des philosophes du vivant, nous conduit aujourd’hui à poursuivre notre geste de création à travers deux créations, à l’adresse du tout public à partir de 10 ans : SAUVAGE (mars 2023) et LA BETE (novembre 2023).

En 2023, la Ville d’Angers salue mon parcours et l’importance de mon travail artistique et culturel en m’invitant à faire partie de l’annuaire des Femmes remarquables angevines.

 

Les collaborations artistiques

Depuis 2021, en compagnie des artistes Marien Tillet et Rachid Bouali, je co-dirige les cessions de formations des artistes de la parole au sein du  LABO à la Maison du Conte à Chevilly-Larue.

Mon esthétique, exigeante et audacieuse, seule-en-scène, plateau nu, avec pour seuls partenaires de jeu la scénographie lumière et sonore – vaut à P.P. les p’tits cailloux une nomination aux Molières Jeune Public 2011.

Toujours dans une volonté de collaboration et de transmission, j’utilise mon expérience pour accompagner d’autres artistes tels que Cécile Morelle (Compagnie Le Compost), Kwal (Vincent Loiseau) ou Clément Pascaud et Marion Solange-Malenfant (Compagnie Le Point du Soir).

Ces accompagnements ont pris différentes formes selon les besoins et les spécificités de chaque projet. Auprès de Cécile Morelle, j’apporte une aide à l’écriture dramaturgique et un regard en direction d’actrice, pour le spectacle La Trouée, création en 2022.

Pour Kwal, mon regard sur la mise en scène mais également, par le biais du padLOBA, je propose un accompagnement sur la diffusion de son nouveau spectacle, Au Petit Grand Soir.

Avec Clément Pascaud et Marion Solange-Malenfant, pour le projet Serena, je propose un regard artistique ainsi qu’un accueil en résidence au padLOBA sur la saison 2022/2023. Cet accompagnement s’inscrit dans une collaboration avec le Théâtre de l’Hôtel de Ville de Saint-Barthélemy-d’Anjou qui accueillera les premières en novembre 2023.

 

La synergie dans des réseaux

En parallèle de mon travail avec d’autres artistes, je suis membre active de réseaux professionnels. A l’échelle départementale, c’est au sein des PJP 49 (Partenaires Jeune Public du Maine-et-Loire) que je m’implique auprès de programmateurs pour le choix et le suivi d’accompagnement d’un projet de création Jeune Public par saison.

À l’échelle des Pays de la Loire, je fais partie du comité de pilotage de PlatO, plateforme jeune public des Pays de la Loire pour le développement du secteur du Jeune Public. J’ai œuvré au sein du comité technique théâtre du Conseil régional de 2017 à 2022.

Mon travail en réseau se traduit également par ma participation en tant que secrétaire au Conseil d’Administration de Scènes d’enfance – Assitej France, association à l’échelle nationale.

 

Crédits photo : Delphine Perrin